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André Comte-Sponville :
La vie vaut-elle (vraiment) d'être vécue ?

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Il s’agit de transmettre les valeurs, le plus souvent fortes anciennes, que nous avons reçues et que nous avons à charge de transmettre. La seule façon d’être vraiment fidèle à ce qu’on a reçu, c’est évidemment de le transmettre.

»

Le philosophe André Comte Sponville aborde aujourd’hui avec Sandra Freeman, cette vaste question : « Est-on capable d’aimer la vie telle elle est ? »
Face au nationalisme, à la guerre, au terrorisme, à l’extrémisme, à l’obscurantisme ou face à l’effondrisme, au déclinisme ou simplement à l’éco-anxiété, en ces temps qu’on perçoit un peu sombres, on a bien besoin de lumière mais pas de la lumière, qui éclaire juste le bout du tunnel au loin, non cette lumière, qui permet pas à pas d’y voir clair sur ce qui nous anime, qui permet de prendre « Le #plaisir de #penser », titre d’une introduction à la philosophie réédité en 2022 aux Éditions Vuibert.
André Comte-Sponville est aussi l’auteur de nombreux livres dont « Le Petit traité des grandes vertus » ou d’un « dictionnaire philosophique » dans la lignée des philosophes des #Lumières.

 

Extrait :

André Comte-Sponville : Les Lumières en France et plus généralement en Europe. Ce sont ces idées qui se sont développées fortement au XVIIIᵉ siècle, le siècle des Lumières, c’est à dire la raison plutôt que la déraison, la raison plutôt que la religion ou que la foi, l’humanisme plutôt que le nationalisme, la liberté plutôt que l’oppression.
Donc moi j’ai horreur de l’obscurantisme, j’ai horreur du fanatisme, horreur de l’intolérance et les idéaux des Lumières c’est le contraire de tout ça. C’est le rationalisme, la raison, l’humanisme, la tolérance. Et c’est tout ça dont on a besoin.
Sandra Freeman : Hâtons-nous de rendre la philosophie populaire, Diderot.
André Comte-Sponville : Oui, Diderot, justement.
Sandra Freeman : Pourquoi ?
André Comte-Sponville : Parce que l’humanité étant ce qu’elle est, toujours menacée par la violence, par le fanatisme, par la bêtise. Il n’y a pas de fanatisme intelligent, mais il y a des gens intelligents qui sont des fanatiques. Donc ils deviennent bêtes à force de fanatisme. L’humanité est toujours menacée par le pire, le fanatisme en matière religieuse, le nationalisme, spécialement en matière politique. Si on continue, pour reprendre la question du développement durable, si on continue la vie économique telle qu’elle est maintenant, c’est nos enfants et pire encore, nos petits enfants qui vont souffrir et donc combattre le fanatisme, combattre le nationalisme, combattre l’égoïsme, c’est développer la raison parce que la raison n’a pas de patrie et donc le nationalisme est évacué, si on raisonne vraiment. La raison n’a pas de religion.

Sandra Freeman : Transmettre le savoir, est-ce que c’est quelque chose qui vous a animé quand vous êtes entré en philosophie ?

André Comte-Sponville : Non, pas du tout. D’abord parce que je pense que le savoir, au fond, n’est pas l’essentiel des choses qui sont à transmettre. Que mes enfants sachent que E=MC2 ou pas, je préfère qu’ils le savent parce que le contraire prouverait qu’ils sont totalement ignorants mais j’en ai en fait rien à faire. Par contre, que ce soit, en l’occurrence de gentils garçons parce que je n’ai que des fils, que ça devienne des hommes biens ou que ça soit des hommes bien parce qu’il sont adultes, c’est quand même beaucoup plus important. Et puis surtout le savoir ne dépend pas de moi, donc quelque soit l’éducation qu’ils auront eue, ils sauront au bout du compte que 2 et 2 font 4 et que E=MC2. Donc ce n’est pas ça l’éducation ça, ça relève de l’instruction, je ne suis pas instituteur moi. L’éducation intègre évidemment des savoirs mais intègre surtout des valeurs et donc quitte à transmettre, j’attache davantage d’importance à l’éducation, la transmission des valeurs qu’à l’instruction, la transmission du savoir.

Sandra Freeman : Le B-A BA de ces valeurs, c’est quoi ?
André Comte-Sponville : C’est qu’il faut mieux être sincère que menteur, il vaut mieux être généreux que égoïste, il vaut mieux être courageux que lâche, il vaut mieux être doux et compatissant que violent et cruel, il vaut mieux être plein d’amour que plein de haine. Autour du 6e siècle avant Jésus Christ, un certain nombre de personnages, qui ne se connaissent pas du tout entre eux, qui n’ont aucun échange entre eux, aux quatre coins de la planète, vont dire en matière d’éthique l’essentiel et pour l’essentiel, les mêmes choses. Alors, ces gens c’est qui ? C’est par exemple Confucius et Lao Tseu en Chine, deux piliers de l’immémoriale civilisation chinoise. C’est le Bouddha en Inde, tout ça c’est autour sur 6e siècle avant Jésus Christ. C’est plusieurs des plus grands prophètes hébreux en judé ou en Palestine. C’est Zoroastre ou Zarathoustra en Perse. C’est les premiers philosophes grecs, ce qu’on appelle les présocratiques en Grèce. Tous autour du 6e siècle avant Jésus Christ vont dire en matière d’éthique que l’essentiel et pour l’essentiel les mêmes choses, c’est-à-dire les valeurs qui sont encore aujourd’hui les nôtres.

Ça ne veut pas dire que rien ne va changer, moi qui suis athée, pour moi les valeurs elles sont historiques, ce n’est pas des valeurs éternelles à la façon de Platon. Elle sont historiques mais dès qu’elles arrivent au premier plan, elles s’installent dans la très, très longue durée et donc au fond l’essentiel pour nous c’est d’abord de transmettre les valeurs que nous avons reçues. En prenant en compte les quelques changements qui quelques fois apparaissent.
Soyons clairs, les seuls changements vraiment importants portent au fond sur la morale sexuelle. Pour tout le reste vous savez, entre vos valeurs morales et celles de Socrate ou de Jésus… Entre mes valeurs morales et celles des deux philosophes desquels je me sens le plus proche, Montaigne au XVIe siècle et Spinoza au XVIIe siècle, sincèrement j’aurais du mal à faire passer une feuille de papier à cigarette entre leurs valeurs et les miennes, c’est les mêmes. Sauf en matière de morale sexuelle, Spinoza est un peu plus rigoureux que moi, Montaigne pas du tout. Or que me dit Montaigne au XVIe siècle ? Il me dit que ses valeurs morales à lui Montaigne, c’est exactement les mêmes que celles de Socrate au 4e siècle avant Jésus Christ. Que me dit Spinoza ? Spinoza qui n’était pas plus chrétien que moi, que c’est également les mêmes que Jésus Christ. J’en conclus par transitivité qu’entre mes valeurs et celles de Socrate ou de Jésus Christ, il ne doit pas y avoir un abîme.
Effectivement, quand je relis les évangiles, quand je relis les dialogues de Platon qui mettent Socrate en scène, le moins qu’on puisse dire c’est qu’il n’y a pas un abîme entre leurs valeurs morales et les miennes. Non pas que je sois à la hauteur de ces deux illustres personnages mais si je ne me sens pas à leur hauteur c’est que justement je constate la valeur pérenne des valeurs qu’ils professent et mon incapacité à les respecter autant que je devrais mais ça c’est autre chose, c’est mon problème, c’est pas le leur. Donc voilà, il ne s’agit pas tellement, il ne s’agit pas du tout même en vérité d’inventer de nouvelles valeurs, il s’agit de transmettre les valeurs, le plus souvent fortes anciennes, que nous avons reçues et que donc, en effet, nous avons à charge de transmettre. Parce que la seule façon d’être vraiment fidèle ce qu’on a reçu, c’est évidemment de le transmettre.

 

 

 

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